jeudi 4 juin 2015

ἄπειρον — au Lineadombra








Bonnard
Table dressée au jardin
1908








La réaction de Friedrich m'avait surpris. Tout d'abord parce que je n'aurais pas cru qu'il s'énerverait, physiquement, à ce point, à propos des nietzschéensdegôches, et, aussi, parce que sa présence — même sur le ponton de ce Lineadombra surréel — me restait encore irréelle.


Après tout, ce goût pour la nécessaire et totale extériorité au monde, c'est de lui, à 16 ans — avant même que Debord ne me confirme dans ce choix, deux ans plus tard — que je l'avais pris.


Sa complète liberté, même marquée par une relative pauvreté, sa passion pour le sublime des paysages — que cela fût pour ceux de la Haute-Engandine ou pour ceux, ensoleillés de liberté et de joie, des rivages de la Méditerranée — alliée à celle de la pensée m'avaient parues alors constituer les fondements de la seule vie digne que l'on pût mener...


Ce n'est que récemment que j'ai réalisé que sa liberté n'avait duré que dix ans — quand la mienne dure depuis quarante ans.


Je l'avais rencontré en revenant de Binz. Ses œuvres — Le gai savoir, La naissance de la tragédie, Par-delà le bien et le mal —, que publiait alors la collection 10/18, trônaient sur un tourniquet à l'entrée de la librairie, — celle qui se trouvait à droite en sortant de Berthelot.


Pour je ne sais quelle raison, je les avais achetées et lues. Finalement, il faut remercier ceux qui à l'époque ont mis à la portée des très jeunes gens que nous étions — sous la forme de ces collections bon marché et faciles d'accès — la pensée, la poésie.


En ouvrant au hasard mon Gai Savoir de l'époque — dont l'achevé d'imprimer est daté du 7 janvier 1970 —, je lis :


« Prendre au sérieux. — L'intellect de la plupart des gens est une lourde, sombre et grinçante machine difficile à mettre en mouvement : quand ils veulent travailler avec et bien penser ils appellent ça "prendre la chose au sérieux" ; ... ah ! qu'il faut que ce bien-penser soit pour eux chose difficile ! Dès qu'il en est question la gracieuse bête humaine perd, semble-t-il, toute bonne humeur : elle dit qu'elle devient "sérieuse" ! "La où l'on rit, où l'on s'amuse, la pensée ne vaut pas bien cher" ? Tel est le préjugé de ce grave animal à l'endroit de tout "gai savoir". Soit ! Montrons-lui que c'est un préjugé. »


J'imagine que ce sont ce titre, ce genre de considérations et, tout autant, l'art de l'aphorisme — que je découvrais dans le même temps — qui — en rejoignant ce que j'avais appris d'Aristippe et d'Arété, un peu auparavant, et alors même que je revenais des rivages de la Cyrénaïque et puis de ceux de la Baltique, tout ébloui de sublimité et de mes premières vraies expériences physiques de la grâce et de la joie amoureuses — m'ont séduit.


Je n'imaginais pas alors à quel point ma vie et ma pensée seraient l'illustration parfaite de cet aphorisme-là.


Mais à ce moment, au Lineadombra, j'avoue que je ne savais pas où cette vieille connaissance — avec qui je m'étais promené tant de fois, à l'époque, le long des quais de la Seine ou au Quartier latin — avait décidé d'en venir.


En fait, je le sus vite, dès qu'il se fut, grâce à Héloïse, calmé. Ce qui l'avait intéressé dans notre discussion, c'étaient les références que j'avais faites à Freud et à Reich. Il s'intéressait beaucoup au premier, qu'il avait rencontré après sa mort, et qu'il retrouvait souvent en Italie — j'ai d'ailleurs pensé, à ce moment-là, que « Sigm » était peut-être lui aussi quelque part dans Venise – Venise d'où il avait écrit à sa femme Martha, alors qu'il avait 39 ans, cette lettre plutôt dithyrambique :

« Dimanche 25 août 1895 ; Mon cher amour, Nous avions convenu ensemble que tu n'obtiendrais pas de moi des descriptions détaillées [sur Venise] : Les transes qui saisissent le visiteur l'en empêchent. Nous sommes en pleine forme, occupés toute la journée à marcher, nous promener en bateau, tout admirer, manger et boire. Chaque matin, nous allons au Lido passer une vingtaine de minutes à nous baigner dans la mer, avec sous les pieds, un sable délicieux. Hier, le temps était frais et la mer un peu houleuse, mais aujourd'hui, il a commencé à faire très chaud. Hier, nous avons escaladé le Campanile de Saint-Marc, nous nous sommes promenés au Rialto, dans toute la ville, ce qui nous a permis de voir les choses les plus extraordinaires, nous avons visité l'église des Frari et la Scuola San Rocco, savourant une surabondance de Tintoret, de Titien, et de Canova, nous nous sommes arrêtés quatre fois au Café Quadri sur la place Saint Marc, avons écrit des lettres, marchandé des achats, et nos deux journées ont été remplies comme six mois. » 

À l'époque, le concept de « pulsion de mort » ne le préoccupait pas encore. C'est d'ailleurs sur ce point que Nietzsche intervenait. Il connaissait également Reich — qui vivait toujours dans le Maine — auquel il avait rendu visite et dont il appréciait qu'il eût en quelque sorte complété, avec sa théorie de la cuirasse musculaire, l'intuition que lui-même avait eue de l'assimilation corporelle des erreurs fondamentales, comme de celle des passions — tout aussi bien.

Et c'est justement sur ce concept de pulsion de mort — bien dans l'esprit de « l'idéalisme en laid », ainsi qu'il qualifiait la pensée de Schopenhauer – qu'il avait quitté pour le laisser discuter avec Céline, à la table d'à-côté — qu'il souhaitait m'interroger.

Je sentais Aristippe et Arété tout ouie.

La pensée de Nietzsche, ils le savaient, avait connu plusieurs périodes, et, sur la fin, alors qu'il était déjà sans le savoir gravement malade, elle avait été lourdement marquée par les effets de cette paralysie générale, maladie qui, on le sait, entraîne des bouffées délirantes, boursoufle et pervertit, en quelque sorte, la pensée de celui qui en est atteint — au moins pendant le temps que ses atteintes neurologiques finissent de détruire totalement le cerveau du malade.

Ce qui, finalement, arriva. Et Nietzsche passa les dernières dix années de sa vie plus mort que vivant.

Bien entendu, après sa mort, Nietzsche récupéra totalement. Et c'est donc un Nietzsche plutôt sensualiste qui à présent m'interrogeait, et, sensualistes, c'est bien ce que Aristippe et Arété étaient et avaient été — les premiers :

« Mon cher R. C., balayons ces nietzschéensdegôches à la courte vue, comme les affrontements historiques actuels et ceux qui viennent vont les balayer. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir suivi quelque peu, depuis notre table voisine — où Louis-Ferdinand discute encore avec Arthur — votre conversation. J'aime chez vous, à l'inverse, votre art de la longue vue, que je pourrais peut-être me flatter de vous avoir appris. Vous savez ce qui nous sépare : je méprise l'amour — que j'ignore — comme il m'a toujours méprisé ; vous le placez au sommet, vous n'en ignorez rien : il ne vous a jamais ignoré. J'aime la guerre, bien sûr parce que, comme infirmier militaire, elle m'a traumatisé et que je dénie cela par la mise en scène d'une nature martiale, qui est loin d'être vraiment la mienne, mais surtout comme un sélectionneur teuton ou helvète de bêtes à cornes qui voit dans les combats de vaches qu'organisent ces Suisses dans leurs alpages, le meilleur moyen de laisser les natures les plus riches se révéler, histoire d'améliorer le cheptel. J'ai une âme de pasteur-éleveur. Vous connaissez ma théorie : pousser les nihilistes dans le trou, en leur répétant que ce monde, qu'ils subissent, reviendra éternellement, et favoriser, à l'inverse, les natures les plus intrépides, les plus insouciantes du danger de la vie, et les plus prodigues d'elles-mêmes ! »

C'est à ce moment que mon vieux fonds de grand propriétaire terrien, de Sudiste de fin d'Empire français, souvent qualifié, à tort, d'esclavagiste — alors qu'ils n’étaient bien plutôt, pour les miens, que paternalistes – ce qui n'est pas beaucoup mieux mais un peu mieux quand même que casinotiers-boursicoteurs —, fonds ombrageux et guerrier mais sans goût pour la guerre parce que voluptueux et sensualiste, fonds que je tiens de mes aïeux maternels qui pendant les huit premières années de ma vie m'ont élevé dans le sentiment quasi-féodal de leur supériorité manifeste, dominant leurs terres et leurs hommes — qui étaient eux-mêmes d'une race très fière et très ombrageuse – et qui le sont toujours — mais d'une supériorité aimable et jouisseuse, à mille lieues de la passion, pour l'argent, des Phynanciers, et de celle, concomitante, pour le travail, des Anglo-saxons, passions qui sont, selon Max Weber, les deux mamelles du capitalisme (Phynanciers et Anglo-saxons qui venaient, peu avant ma naissance, de gagner le monde et la guerre), c'est à ce moment-là de la conversation, donc, que j'ai compris que Nietzsche n'était qu'un vieux professeur quadragénaire ignorant tout de l'amour, et, aussi, un fils de pasteur allemand, illuminé — se rêvant lui-même en pasteur, en « Antéchrist » —, sans aucune expérience de la véritable noblesse qu'exige la domination, non pas rêvée mais pratique et quotidienne, particulièrement dans le moment de la guerre où elle commande, par exemple, de ne pas permettre que l'ennemi profane les dépouilles de ceux de vos hommes qui sont tombés, et de risquer votre vie pour leurs cadavres — ce que j'ai vu mon oncle faire, et sans aucune expérience, non plus, de la volupté de vivre que seules connaissent les classes oisives de naissance, aristocratiques et lettrées, et, aussi, « les mauvais ouvriers » dont parlait Debord. Le reste étant voué au travail et au négoce.

En fait, mon vieux Nietzsche parlait si facilement de guerre parce qu'il n'avait jamais rien eu à perdre : ni la belle volupté, harmoniquement partagée, ni les charmes de l'oisiveté savante et servie

Il n'avait rien de Casanova, et rien de Montaigne non plus. Et ses illuminations philosophiques de haut-le-pied protestant enfiévré étaient, tout bien pesé, bien trop malheureusement nerveuses pour moi, — moi et mes illuminescences voluptueusement enamourées que je dois non pas tant à mes aïeux — et à leur mentalité de bourgeois féodalisés (paix à leurs âmes...) — qu'à la noblesse de l'air qui flotte dans cette vieille province où je vis, grâce à eux, retiré du monde depuis plus de vingt ans, air que respira le très jeune Ronsard, et, avant lui, Béatrice de Romans et la Comtesse de Die, air où naquit l'amour courtois, air qui m'a nourri sans que j'y prenne seulement garde, air que nos souffles mêlés d'amants, Héloïse et moi, auront chargé, je l'espère, d'effluves amoureuses et enchanteresses pour ceux, à venir, qui auront survécu à ce qui s'annonce. En fait, je continue simplement d'écrire l'histoire de l'amour sinon là où il est né, du moins là où il est réapparu, un peu plus de mille ans après qu'Ovide l'eut chanté en Occident.

Cependant, Nietzsche et moi étions d'accord au moins sur deux points  : premièrement, il allait y avoir du sport — ce qu'il avait dit ainsi : « Le temps vient où le combat pour la souveraineté planétaire sera livré — il le sera au nom de doctrines fondamentales philosophiques » ; deuxièmement, seul l'établissement chez l'humain d'une nature contemplative (selon lui), contemplative — galante (selon moi), permettra de voir fleurir, un jour très lointain, peut-être, le grand arbre fruitier de l'Humanité. Et si non, merdre au monde !

Cependant, je gardai ces réflexions pour moi et le laissai continuer.

« Je vous vois, poursuivit-il depuis un moment déjà, associer, comme si de rien n'était, Freud et Reich. Pourtant, vous le savez, après qu'ils eurent été très intimes dans les années vingt, leurs chemins se sont séparés. Il serait peut-être temps maintenant que vous nous expliquassiez comment vous vous situez par rapport à l'un et à l'autre. »

Histoire de nous installer dans la gaieté, je pris un ton, un peu ampoulé, de conférencier :

« Mon cher Friedrich, laissez-moi vous remercier tout d'abord de vous être joint à nous, ce que je n'ai pas encore fait. Cette question que vous me posez, avec votre acuité habituelle, il est certain qu'à un moment ou à un autre de la soirée nous allions devoir l'aborder. Je vous sais gré de me l'avoir posée et, si nos amis n'y voient pas d'inconvénient, je vais y répondre, bien complètement. »

Je vis Aristippe, bien calé, se resservir à boire, Arété très concentrée — plus qu'Héloïse qui connaissait déjà l'histoire —, et Casanova, en esprit éclairé, tout à fait prêt à suivre des développements à propos desquels il avait a priori un avis bien défini.

Seule Billie — qui continuait au Bourbon — paraissait plus intéressée par les reflets des lumières sur la Guidecca que par ce débat-là. Qui lui en voudra ?

« Tout d'abord, commençai-je, je dois à Reich de m'avoir permis de me familiariser avec cette convulsive beauté de l'amour à laquelle une première fois, comme je l'ai expliqué précédemment, encore un tout jeune homme, j'avais été confronté sans en avoir jamais entendu parler, et qui m'avait, à dire vrai, plutôt inquiété.

Ces puissants et involontaires abandons du corps et de l'esprit, cette longue, puissante, voluptueuse, extatique « catalepsie de l'amour » — pour le dire comme La Mettrie — dans l'acmé, où tout est directement vécu tandis que s'effacent les représentations et les fantaisies érotiques, alors que les épaules se lèvent, quant la tête s'abandonne en arrière, et que le bassin et les cuisses s'ouvrent, tandis que le pelvis se soulève et s'enroule, en vagues contractiles successives, dans l'extase de la jouissance amoureuse et sentimentale, dans cette sorte d'extase que j'ai qualifiée pour ma part d'extase harmonique — qui emporte les amants de concert —, rien à cette époque ne nous y préparait. Aucune de nos lectures.

Sartre, de son aveu même, était « plutôt un masturbateur de femmes qu'un coïteur ». 

Bataille nous exposait des fantasmes de pensionnaire — enfin de pensionnaire de pensionnats religieux d'avant-guerre. Mais ça, nous connaissions. Ils étaient assez semblables à ceux des pensionnaires de pensionnats religieux d'après-guerre — que j'avais été comme je l'ai déjà raconté.

Artaud n'aurait bien sûr rien pu nous apprendre sur ce point ; Artaud dont je lisais dans le même temps les œuvres complètes — ce qui en était paru — écrivant à Myriam, que j'avais connue en DDR, des lettres-poèmes, dont je regrette de n'avoir évidemment pas gardé de copies — on ne copie pas ce genre de lettres-là, qui jaillissent dans une sorte de transe —, tout à fait dans le style d'Antonin, tant pour l'esprit que pour la calligraphie, — ce qui aujourd'hui m'amuse alors que je fais braire les imbéciles de la poésie subventionnée – ou ses victimes et leur élitisme moutonnier – fiers de leurs "audaces" typographiques et autres, avec la mienne, ordonnée, volontairement à l'extrême, alors que dans ce genre j'ai commencé, avant même que la plupart ne fussent nés, par les pires excès : ceux que connaissent ceux qui frôlent la déraison.

Heureusement, dans mon cas mes désordres poétiques, calligraphiques et mentaux n'étaient que le fait du maelström dans lequel se trouve emportée l'adolescence confrontée aux manifestations spontanées de la turbulence de ses pulsions naturelles, pour le dire comme Roheim, pulsions naturelles auxquelles elle est terrorisée de s'abandonner et qui sont perturbées par des remontées de haines et de terreurs archaïques, pulsions dont grâce à Reich j'ai fini, un peu plus tard, par comprendre et accepter le déroulé, dont personne ne nous parlait, et auxquelles j'ai fini par avoir le courage et la grâce de m'abandonner ; — mais non sans avoir dû explorer, violemment, douloureusement, longuement, les souffrances, les terreurs et les haines primales que le cours de mon enfance et de mon adolescence avait ensuite confortées, entérinées, enkystées – encuirassées, en quelque sorte.

Qui d'autre aurait pu nous y familiariser ? 

Il y avait bien sûr, comme dans chaque époque en littérature, un ingénieur agronome, nouveau romancier, dont j'ai vu la femme très récemment, qui ressemble à s'y méprendre à une petite institutrice enchignonnée et sadique des années 30, nous expliquer sur un plateau de télévision — qui est la piste de cirque où le neoliberal ou le neolibertin contemporain, surtout s'il est « élitiste », c'est-à-dire, bien évidemment « sadien » (tête de mort, va !), finit toujours par aller faire son petit numéro d'histrion pour la masse des ménagères de plus ou moins cinquante ans (bande de sacs à merde, oui !) qui constituent finalement son seul public —, nous expliquer, donc, que son brave écrivain de mari souffrait d'une peur panique de la pénétration, poursuivant avec un air entendu que pour sa part elle avait préféré jouer en quelque sorte les Cruella, et être du bon côté du manche — du fouet — dans un monde où ce sont plutôt généralement les femmes qui en sont les victimes. Et, si l'on se maintient dans cette seule alternative-là, qui peut la blâmer…

La seule qui aurait pu nous sauver, par sa belle santé — peut-être un peu tardive — dans le domaine de l'amour, eût été Simone de Beauvoir et son amour transatlantique, mais à l'époque de la guerre froide, déçue par son Yankee, elle avait vite repris sa place auprès de son petit tripoteur dans ce Paris neurasthénique qui semble fait, depuis toujours, pour et par les pervers — et les malheureux en amour. Et, above of all, sa correspondance avec son amant n'avait pas encore été publiée.

Pour le reste, il y avait les hippies — mais ils étaient tous vraiment très défoncés. Et parfois même à l'héro, les pauvrets. Ce qui restait des beatniks ne l'était pas moins, en plus d'être alcoolique.

Sous le manteau, on trouvait bien sûr les sadiens que j'ai déjà évoqués — toutes les petites sociétés secrètes et frissonnantes de transgression des sado-maso –, tendance zoophiles avec Histoire d'Ô —, viendraient encore, du même petit tonneau, les fameux neolibertins, persuadés — ils le sont toujours — qu'on ne peut aimer les femmes — c'est-à-dire, en gros, les bourgeoises catholiques, — sans les faire souffrir, c'est-à-dire sans les enculer sans ménagement (on se demande bien ce qu'ils feraient avec la nouvelle génération aujourd'hui très entraînée, en suivant les instructions d'Internet, de ce côté-là), et, bien sûr, les pédophiles, orthodoxes ou non, mais toujours très fiers de l'être, et toujours très appréciés dans les dîners en ville.

Bref, pour ce qui est de la volupté heureuse, de la complétude abandonnée, de la maturité galante — contemplative, on ne peut pas dire que nous étions gâtés. Une vieille bande de vieux et vieilles pervers, enrôlés à la va vite par les propagandistes de « l'américanisation du monde » et leur réseau dans l'édition, dans la presse et l'art « contemporain », pour faire tomber au plus vite le vieux système gaullo-communiste mis en place après la guerre, très incapable de lutter sur ce terrain, car très coincé et très conservateur en matière de mœurs… mais aussi en matière de droit des salariés, et peut-être même de qualité des produits agro-alimentaires… mais certainement pas en matière d'urbanisme !

Pour tout dire, nous étions au milieu d'une guerre dont nous ignorions tout en croyant la connaître, et dont nous étions les pions, avec nos fantasmes sexuels à la con, et, par eux, politiquement manipulés. Guerre où la question de la liberté des mœurs pour l'amour et la poésie était bien la dernière des questions qui se posait — et qui se pose — pour ceux qui la jouaient, et pour ceux qui la continuent aujourd'hui.


(Très généralement, c'est assez étonnant de voir cette vieille génération, dont je parlais, totalement dépassée par le chaos sexuel et politique qu'elle a initié, passablement déprimée par ce qu'il est advenu de ses transgressions, quand elle ne se voit pas forcée d'aller exposer ses excès passés pour tenir son rang face aux nouveaux maquereaux de la culture et aux nouvelles petites putains à vocation médiatique qui font passer ses lointains exploits pour des amusements de cour de récréation, et qui pleure pour Palmyre… également politiquement atterrée devant l'inculture barbare — ses alliances, ses errances et leurs conséquences — de ceux qu'elle, et tous ceux qui la composent, ont si bien servis — les neocons —, comme des cons. Qu'ils se rassurent : les autres ne valaient pas mieux.)

Je vous passe encore les sectateurs des backrooms, spécialistes de l'enfermement, de la punition et de la casquette en cuir ; les évadés du zoo intellectuel de Vincennes — complètement masos — qui, en caricaturant Reich, avec leur théorie du schizo, ont entraîné le rejet de tout son travail quasiment en bloc ; et j'en oublie forcément quelques-uns.

Ainsi Reich avait trouvé le but de l'analyse : le rétablissement, ou plutôt l'établissement, de la puissance génitale. Mais après avoir correctement noté que la cuirasse caractérielle se doublait d'une cuirasse musculaire, il semble avoir voulu peu à peu s'éloigner des souffrances émotionnelles, qui sont à la base de la névrose, pour se concentrer sur la « stase énergétique » ; il a lui-même reconnu quelque part — je crois que c'est dans Reich parle de Freud — avoir espéré pouvoir résoudre les souffrances névrotiques — comme certaines des atteintes physiologiques qu'elles entraînent — en manipulant, avec ses fameux accumulateurs, « l'énergie psychosomatique ». Pour moi, il faut voir là la conséquence de la pente « scientiste » de Reich, qui — à l'opposé de Freud, beaucoup plus « artiste de la connaissance » que son élève — sacrifiait au culte de la science. Freud, par exemple, voulait que les analystes ne fussent pas exclusivement tous des médecins, mais aussi bien des gens de lettres etc., quand Reich affirmait exactement le contraire. Il y a chez Reich, une volonté de contourner le long travail de confrontation avec la souffrance, volonté probablement due à son intuition qu'une analyse seulement verbale était insuffisante à résoudre des traumatismes préverbaux, archaïques, qui constituent tout à la fois, les racines et le socle, qui nourrissent, et sur lesquels se bâtissent, ceux qui les suivront.

Heureusement, à la fin des années 60 était apparue une approche essentiellement émotionnelle des troubles névrotiques. Elle avait par ailleurs l'avantage de permettre une exploration de ces traumatismes préverbaux. C'est en combinant l'approche de Reich — telle qu'on la découvre dans le compte rendu qu'il fait de l'analyse du caractère masochiste, où l'on voit que, dans le cadre d'une analyse individuelle – et non de groupe, comme les Américains de cette fin des années 60 la pratiquaient –, il s'autorisait le contact avec l'analysé tout en permettant à celui-ci d'abréagir les émotions qu'il explorait —, c'est en combinant l'approche de Reich, donc, et surtout en ne perdant pas de vue le but qu'il avait fixé à l'analyse d'établir la puissance génitale, avec cette approche primale des traumatismes à l'origine de la névrose, et donc de l'inhibition génitale, que nous avons pu explorer le malheur individuel de chacun d'entre nous.

Nous n'avions pas d'enfants à nourrir. Il était assez facile de vivre d'amour et d'eau fraîche. Nous n'avons pas été obligés d'aller au travail, à l'ennui et aux impérieuses routines. Ni de nous vendre comme propagandistes de l'américanisation du monde, comme presque tous les « artistes » et les « intellectuels » l'ont fait, de l’extrême-droite à l'extrême-gauche et encore aux punks « récupérés », et, pas davantage, à Moscou, à Pékin et à qui sais-je encore : le monde, nous l'avons vu, de loin, — en véritables esprits libres et non en clowns médiatiques, — et bien complètement condamné. Hors du temps, nous avons cultivé cette nécessaire et totale extériorité au monde que nous avions apprise de vous — et je me tournai vers Nietzsche. » ²

Et j'ajoutai encore à son attention :

« Pour répondre encore à votre question, je dirais que Freud — même si l'interprétation qu'il en faisait était erronée — avait trouvé la carte de l'île au trésor. Reich avait trouvé la mine d'or (du Temps) qui s'y trouvait — la génitalité —, mine qu'il n'a pas pu explorer ; or du Temps qu'il n'a pu ni chanter ni célébrer. Il n'a pas vu que cette mine ouvrait à ces fameux sentiments océaniques, que, voulant en cela certainement plaire à son maître, il n'a notés que pour les ignorer. La génitalité à ses yeux semble parfois une sorte de bonne santé rendant plus apte à la construction du « socialisme » dans le monde ; et à l'exploration scientiste de ce même monde. Et à d'autres moments, elle se fond dans une sorte de mysticisme moniste, expression du mouvement de l' « orgone » — ainsi que Reich appelait son apeiron. »

Je fus interrompu par le rire d'Arété. Ma façon de prononcer apeiron l'amusait. Elle me le fit dire avec l'accent de Socrate, mais elle aimait l'accent français, comme nous aimons l'accent délicieux des jolies, grecques, l'été.

Pour finir j'ajoutai :

Les psychanalystes ont craint ce grand abandon qu'implique la génitalité où comme je l'ai écrit :  « Wo Ich war, soll Es wiederwerden », quand, bien sûr, le plus à craindre n'est pas cette dissolution momentanée du Moi mais bien plutôt l'impossibilité de cette dissolution momentanée tant sont nombreuses les défenses et les souffrances sous-jacentes qui empêchent cet abandon et font la (f)rigidité du caractère névrotique.
On a toujours plus de chances de rester sec comme un passe-lacet que de s'abandonner totalement à la grâce et à la puissance de la jouissance amoureuse.

Tout le monde approuvait — pensivement.

Nietzsche commençait à comprendre ce qu'il avait raté, et, lui qui ne buvait pas, commanda une vodka...




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